Un bruit de couloir, un nœud serré dans le ventre, une paire de chaussures trop propres, la sensation étrange d’être attendu… Alors que je me prépare pour mon concert de ce dimanche à l’Opéra Garnier, une porte s’est ouverte dans ma mémoire et, sans prévenir, je me retrouve face à l’instant précis où quelque chose s’est décidé en moi. Un instant dont l’impact allait traverser toute ma vie.
Je me souviens de la préparation de ma première audition. C’était devenu un rite. Ce jour-là, ma mère avait mis le monde en sourdine. Tout ce qui pouvait m’agiter, me distraire, m’encombrer l’esprit, elle l’écartait avec fermeté. Comme si j’avais, pour quelques heures, le droit à un privilège. Comme un jour d’anniversaire. Je me sentais spécial, protégé pour donner le meilleur de moi-même. Et cette protection, quand on est enfant, ça devient une force. J’ai avancé dans la vie comme si, secrètement, ma mère avait signé un pacte avec le destin. En échange de mes efforts au clavier, le reste devait m’être facilité.
Ma mère choisissait ma tenue. Elle était fière et stressée en même temps, sans avoir jamais peur. Elle n’a jamais été intimidée par l’adversité. Elle avançait avec des ressources qui ne s’écrivent dans aucun manuel : l’instinct de défendre, l’instinct de pousser, l’instinct de croire. Quand il fallait s’imposer, elle savait le faire. Pour nous. Pour nos rêves. Pour que personne ne nous fasse sentir que nous n’étions pas à notre place.
Elle rêvait de ces lieux magiques, de cette culture, de cette littérature invisible autour des grands compositeurs, de ces salles pleines d’ornements où l’air lui-même semble raconter une histoire traversant les époques. Elle avait cette manière de vivre nos progrès comme si c’était une ascension familiale. Comme si chaque marche franchie était une victoire sur tout ce qui aurait pu nous retenir.
Puis venait le moment du calme avant de jouer. Ce calme que je connais encore aujourd’hui, mais qui, à cet âge-là, avait quelque chose de surnaturel. L’assemblée silencieuse attendait que je prononce la première note. Je sentais mon cœur dans mes mains. Je sentais le piano avant même de le toucher.
Le temps du morceau n’a laissé aucune empreinte dans ma mémoire. Je sais seulement ce que j’ai vu après. Cette transformation dans les visages quand quelque chose vous touche. Ce changement discret mais réel. Comme si la musique avait déplacé un meuble à l’intérieur de ceux qui m’avaient offert leur écoute. Et moi, enfant, je me suis senti valorisé. J’ai senti que ce que je faisais avait un poids. Qu’une exécution, même simple, pouvait faire bouger un monde intérieur.
Au moment du salut, j’étais fier d’avoir tenu. D’avoir été à la hauteur de l’entraînement et des efforts autour de moi. La pression retombait d’un seul coup et laissait place à une joie physique, un bonheur qui circulait dans le corps comme une chaleur. Je me disais : je l’ai fait. Et tout devenait lumineux, même les détails les plus banals.
Ce qui me touche, quand j’y repense, c’est que cet événement était complètement insignifiant. Une salle d’audition, un enfant qui joue du piano devant quelques dizaines de personnes. Rien, objectivement. Et pourtant, pour moi et pour ma mère, c’était le centre de nos préoccupations. Le centre du monde. Je trouve ça beau, cette capacité qu’on a de rendre certaines heures sacrées. De les protéger, de les préparer, de les habiter collectivement. Ces moments mobilisent. On s’aime dans la construction. On s’entraide. On se protège. On se donne le droit d’y croire.
Ce jour-là, j’ai compris que je voulais devenir un grand pianiste. Pas par vanité. Par fidélité. Fidélité à ce que j’avais ressenti. Fidélité à ce regard changé dans le public. Fidélité à ma mère, à sa façon de tenir le monde pour que je puisse tenir une mélodie. Fidélité à cet enfant qui, après le salut, a compris que le piano venait de lui faire une promesse et que désormais, il allait passer sa vie à la mériter.
Sincerely,
Sofiane Pamart
✨ Read this publication in English → Piano Scenes




Cher Sofiane, quel bonheur de vous lire chaque semaine, merci pour ce partage,
Je travaille dans un Lycée et il y a un piano dans le hall d'entrée, la semaine dernière un élève jouait un de vos morceau, il était seul dans le hall et je me suis caché pour l'écouter et pour qu'il se s’arrête surtout pas de jouer, c'était tellement beau, quant il a eu fini , je me suis approcher et je l'ai remercié pour ce petit moment suspendu , nous avons longuement discuter de sa passion pour le piano et pour vos morceaux, ce moment de partage à embelli ma journée ,
Mille merci pour ce partage. Vous donnez beaucoup Sofiane.
Pendant, après vos concerts, sur les réseaux sociaux, dans ce fil Substack...
La grâce anime ce qui vous entoure et vous le partagez avec delicatesse. Alors, Merci, merci, merci.
Beaucoup d'entre nous n'avons que notre écoute sincère et nos émotions à vous offrir. Cela peut sembler peu, mais votre gratitude nous honore et nous relie.
Au plaisir de vous écouter et de vous lire.
Bien à vous.