Mon père a toujours photographié. Depuis l’enfance, avec des appareils argentiques qu’il a gardés toute sa vie. Il le faisait sans revendication, sans attendre aucune reconnaissance. Il volait des instants qui auraient disparu à jamais, puis les classait précieusement dans des recueils rangés dans une armoire. Simplement. Par amour pour ceux qu’il photographiait, par amour pour sa famille.
L’argentique est rare par essence. Les photos sont comptées. On ne peut les découvrir qu’après les avoir développées. Il faut faire confiance au moment sans droit de regard immédiat ni vérification. On reste dans l’instant, on continue de le vivre. Et plus tard seulement, on y revient. Je trouve cela plus honnête et moins intrusif. La photo argentique ne vole pas le moment, elle le prolonge pour plus tard.
En grandissant, je me suis rendu compte du trésor que mon père avait accumulé. Ce qui me touche, quand j’y pense, c’est la discrétion de son geste. Les photos d’enfance ont quelque chose d’irremplaçable. Nos souvenirs de cette période sont souvent flous, déformés par le temps. Une photo permet de retracer le fil et de se revoir tel que l’on était vraiment.
Et en les regardant, j’ai réalisé qu’enfants, nous savons tout. Nos goûts, nos rêves, ce qui nous anime profondément. Tout est là, intact, sans filtre. Puis on se perd en cours de route. On se confronte au côté rugueux de la vie, celui qui peut nous abîmer, nous user, jusqu’au jour où on essaie de retrouver cet enfant. De comprendre ce qu’il savait et qu’on a oublié.
Les photos de mon père m’ont aidé à rester moi-même. À comprendre ce qui m’animait naturellement quand j’avais huit ans. Et à retrouver le fil quand je m’en éloignais trop.
Récemment, je l’ai remercié. Je lui ai dit ce que ses photos représentaient pour moi. Il a été très ému. Il m’a montré qu’il avait gardé tous ses appareils. Tous sauf un, qu’on lui avait volé lors d’une mésaventure. Il le regrette encore.
Chaque appareil est lié à une époque, à des visages, à une lumière particulière. Mon père n’a jamais revendiqué le titre d’artiste. Mais ce qu’il faisait, c’était exactement ça. Capturer ce qui disparaît. Transformer le temps en preuve sensible.
Toutes les photos d’enfance que je vous partage depuis des semaines dans ces lettres sont les siennes, issues de sa collection. Et la nouvelle musique que vous découvrirez dans quelques semaines a un lien avec l’enfance. Elle incarne l’accomplissement de rêves naïfs, qui ne connaissaient aucune limite dans l’imagination. Des rêves encore intacts car je ne m’étais pas encore confronté à ce qui peut nous réduire. Tout se mélange aujourd’hui. Mes rêves d’enfant, ma compréhension d’adulte, la sensation que depuis toujours ma vie a été ce film, la nécessité de ne pas oublier d’où je viens.
Je crois aux vraies choses. Celles de la vie, de sa poésie. Celles qui disparaissent et qu’il faut absolument capturer si l’on veut en garder une trace. C’est un peu ça, le rôle des artistes. Sauver ce que le temps emporte.
Je me demande parfois si je n’accomplis pas un rêve secret de mon père.
Là où lui a dû faire face à des réalités plus pragmatiques, renoncer à une part de lui-même pour permettre à ses enfants de se concentrer pleinement sur ce qu’ils aiment vraiment. Ce rêve secret que je lis aujourd'hui entre ses photos. Celui d'un homme qui n'a jamais cessé de créer, même si personne ne l'encourageait à le faire.
Sincerely,
Sofiane Pamart
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Merci pour ce témoignage, c'est très beau et sincère ! Mon père né en 1934 et toujours avec nous, nous a beaucoup photographié et développait les photos dans notre salle de douche avec son projecteur de diapo avait fabriqué un agrandisseur ! incroyable ! Les photos je les ai scannées, pour toujours, mes fils le film et l'interview pour connaitre sa vie.
Bel hommage à ton père Sofiane, cela me touche beaucoup.
Je le partage avec ma mère.